Fête de « Sainte-Radegonde aux avoines »

Du Livre de la Sagesse [1] (7, 7 – 11) Vrais et faux trésors.

(Aussi) J’ai prié, et le discernement m’a été donné. J’ai supplié, et l’esprit de la Sagesse est venu en moi. Je l’ai préférée aux trônes et aux sceptres ; à côté d’elle, j’ai tenu pour rien la richesse ; je ne l’ai pas comparée à la pierre la plus précieuse ; tout l’or du monde auprès d’elle n’est qu’un peu de sable, et, en face d’elle, l’argent sera regardé comme de la boue. Plus que la santé et la beauté, je l’ai aimée ; je l’ai choisie de préférence à la lumière, parce que sa clarté ne s’éteint pas.Tous les biens me sont venus avec elle et, par ses mains, une richesse incalculable.

Evangile de Jésus Christ selon saint Matthieu. (13, 44 – 52). Il vendra tout ce qu’il possède et il achète ce champ.

Jésus disait à la foule ces paraboles :
Le royaume des Cieux est comparable à un trésor caché dans un champ ; l’homme qui l’a découvert le cache de nouveau. Dans sa joie, il va vendre tout ce qu’il possède, et il achète ce champ.
Ou encore : le royaume des Cieux est comparable à un négociant qui recherche des perles fines. Ayant trouvé une perle de grande valeur, il va vendre tout ce qu’il possède, et il achète la perle.
Le royaume des Cieux est encore comparable à un filet que l’on jette dans la mer, et qui ramène toutes sortes de poissons. Quand il est plein, on le tire sur le rivage, on s’assied, on ramasse dans des paniers ce qui est bon, et on rejette ce qui ne vaut rien. Ainsi en sera-t-il à la fin du monde : les anges sortiront pour séparer les méchants du milieu des justes et les jetteront dans la fournaise : là, il y aura des pleurs et des grincements de dents. »
« Avez-vous compris tout cela ? » Ils lui répondent : « Oui ». Jésus ajouta : « C’est pourquoi tout scribe devenu disciple du royaume des Cieux est comparable à un maître de maison qui tire de son trésor du neuf et de l’ancien. »

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Homélie du père Jean-François Blot, curé de la Paroisse Sainte-Radegonde en Haut-Poitou

Les lectures que nous venons d’entendre sont tirées du Propre du Diocèse de Poitiers. Le Propre, c’est le livre liturgique des célébrations qui sont propres (c’est-à-dire spécifiques) au Diocèse de Poitiers. En résumé, on appelle ça un Propre. Donc dans le Propre du Diocèse de Poitiers il y a la liturgie des saints honorés dans les différentes paroisses du Diocèse. Si je cherche « Yversay », je ne trouve pas de liturgie ou de fête spécifique. En fait c’est que historiquement Yversay, n’est pas une paroisse. Votre chapelle est une succursale de Charrais. Elle est assez moderne : la construction de cette église date de 1906, après 1905, après la séparation des Eglises et de l’Etat. Cette chapelle [2] nous en sommes propriétaires : « canoniquement » c’est la paroisse qui est propriétaire, légalement selon le droit civil c’est le Diocèse.

http://www.parvis.poitierscatholique.fr/ste-radegonde/Yversay.pdf

Je suis arrivé depuis le mois de septembre. Je me promène de communauté en communauté, de commune en commune. A chaque nomination, je dois réapprendre la vie d’un saint nouveau et cela prend du temps. Ce n’est pas instantané.

Ce qui m’émerveille c’est de voir combien mes confrères prêtres ont été inventifs pour créer des paroles sur des chants avec des mélodies très antiques ou populaires. J’ai connu ça pour Saint Martial à Montmorillon, j’ai connu ça pour Jean-Charles Cornay à Loudun, je connais bien Saint Honoré de Buzay (Thenezay) avec des mélodies du 19è ou des chansons à danser. On a la même chose avec Saint Hilaire en Bocage et St Hilaire de Poitiers. Théophane Vénard a ses propres chants. Richesse de nos inventions qui essayent toujours de rendre compte de la vie de ses saints. Et autour de vous – je ne sais pas si vous l’avez remarqué, vous êtes certainement plus familiers que moi de cette église – les vitraux essaient de rendre compte de la vie et du témoignage de Sainte-Radegonde.

Ça commence au fond [3]

  • « Sainte-Radegonde instruisant les enfants» [4] Si vous avez des photos de vos parents ou de vos grands parents du début du siècle, vous serez probablement marqués par les visages. Vous aurez peut-être même l’impression de les y reconnaître. C’est normal : parce que les visages de ce vitrail sont des visages tout à fait réels. Ce sont les visages de la famille Dunoyer qui a offert ce vitrail. Ou d’une famille bien connu du village. Ou même la maman du Chanoine et ses frères et sœurs…Vous chercherez : ces visages rejoignent certainement l’histoire. [5]

Ce qui est intéressant c’est qu’on commence par parler de Radegonde avant qu’elle ne soit reine. On parle de Radegonde  avant qu’elle soit moniale. Et ce que l’histoire essaie toujours de montrer, c’est que la sainteté qui a fait parfois irruption dans sa vie, est d’abord le déploiement d’une rencontre de Dieu qui s’incarne dans toute une histoire.

Et si vous lisiez quelque biographie antique de Radegonde, vous seriez frappé de voir combien les auteurs essaient de montrer que Radegonde était déjà sainte dans son enfance et sa jeunesse. La sainteté s’enracine dans  une histoire pour tout le monde.

 

 

Ensuite nous avons « Sainte-Radegonde se consacrant à Dieu». Vous savez quel évêque a consacré Sainte-Radegonde ?  Je crois que c’est Saint-Germain. Comme elle est consacrée à Dieu, elle change de vêtement : elle abandonne l’habit royal pour prendre l’habit de religieuse. C’est un habit noir ; pour nous c’est l’habit des bénédictines :  des sœurs en habit sont dans l’arrière-scène. Je vous rappelle que Radegonde c’est VIème siècle. Radegonde ne sera jamais bénédictine. [6] La règle selon laquelle elle vit est la règle de Saint Césaire d’Arles[7]

 

 

  • Le troisième vitrail de la nef : « Radegonde et les oiseaux». [8]
    Nous y voyons Radegonde comme moniale, assise. Peut-être méditant la Parole de Dieu. Peut-être à l’abri du chevet de la Cathédrale de Poitiers…
    Une scène qui fait écho à « Saint François et les oiseaux » que le romantisme du XIX° siècle a largement popularisé ?

Les deux vitraux du bras de croix montrent « Radegonde recevant la relique de la vraie croix » et en face « La mise en bière de sainte Radegonde ». Nous sommes dans des épisodes plus tardifs de la vie de Radegonde. Il faut donc reprendre la suite de l’histoire dans la nef.

 

 

 

 

En face de « Ste Radegonde et les oiseaux»
il y a « Radegonde et le bienheureux Jean de Chinon ». On sait que Jean de Chinon, un ermite, est intervenu à plusieurs moments dans l’histoire de Radegonde. Il est intervenu dans la période où elle était menacée par son mari.

Elle lui demande conseil pour sa fuite.
Probablement est-il intervenu à d’autres moments comme conseiller spirituel.

 

Puis le fameux « miracle des avoines». Nous y reviendrons plus tard.

 

 

 

 

L’ultime vitrail de la nef nous montre le témoignage de charité de Radegonde dans la cité de Poitiers.
« Radegonde visitant les malades » : on le sait, c’est une des plus belle expression de la foi de la sainte.
Radegonde « mère des pauvres » pourrait-on dire[9]. Radegonde, abesse était mère des pauvres.

 

 

 

                                  

Nous quittons maintenant la nef pour les deux vitraux du transept. Nous disons souvent que Radegonde a fondé le monastère Sainte-Croix. Le monastère qu’elle a fondé était sous le patronage de la Sainte-Vierge. Il a changé de patronage quand la relique de la Vraie croix est arrivée.
C’est ce que nous montre le vitrail de « Radegonde à genoux recevant le reliquaire».

Radegonde comme tout un chacun, finit par mourir : la mort de Radegonde nous est présentée en face. « La mise en bière de Sainte-Radegonde» nous est présentée dans une forme assez moderne. Les moines et les moniales au Moyen-Age et dans la haute Antiquité sont enterrés soit dans un sarcophage, car il y a une notion de préservation du corps à cause de la sainteté, sinon « nus dans la terre nue ».

 

 

 

 

Et dans le chœur, trois vitraux qui sont plutôt des témoignage de la postérité de Ste Radegonde et de son culte.

 

Ici c’est probablement le chanoine Dyversay qui consacre cette église à Radegonde, en lui présentant, une maquette. Il n’y a pas de légende à cette scène. Est-ce par humilité ? [10]

 

 

Là ce sont des enfants qui vont en pèlerinage au tombeau de Sainte-Radegonde : probablement le futur chanoine Dyversay en famille…

 

 

  Et j’ai laissé de côté volontairement deux vitraux : l’un c’est celui du mileu de la nef qui est l’origine de notre rassemblement :

« le miracle des avoines »

La petite reine, exténuée d’angoisse, entendait déjà résonner le sol sous les pas des lourds destriers. Une prière ardente monta de son cœur dolent : « Mon Dieu, vous êtes toute notre espérance ! Sauvez vos humbles servantes ! » Une étrange force la redressa soudain. Et la voix raffermie, elle appela un homme qui, non loin, semait de l’avoine. « Écoute, chrétien, au nom du Seigneur ! Des gens armés arrivent qui vont s’enquérir près de toi. Réponds fermement que dès le temps que tu semas cette avoine, homme ni femme n’est par icy passé. » Incontinent, le champ se couvrit d’une toison d’avoines si hautes et drues que la reine et ses compagnes, Agnès et Disciolle, purent se blottir entre leurs tiges. Les soldats apparurent et apercevant le rustaud, la faucille à l’épaule, l’interpellèrent avec rudesse. « Or çà, truand, as-tu vu passer des dames de ce côté ? » « Oui dà, répondit le bonhomme sans sourciller. C’était justement au temps où je semais cette avoine. » Les soldats, voyant la nappe verte des épis ondoyant sous la brise, branlèrent leurs têtes, et rebroussèrent chemin. Ainsi le miracle permit à Radegonde d’atteindre sans malencontre la ville où sa sainteté devait fleurir, enclose dans le monastère de la Vraie-Croix, mais rayonnant bien au-delà de son pieux asile [11]

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   Voilà le récit du miracle des avoines ; vous le connaissez tous. Vous avez remarqué que ce n’est pas grâce au paysan qu’elle a été sauvée ! C’est grâce qu miracle des avoines. Cette scène est célèbre, on la localise souvent entre Saix (dans le pays loudunais où Radegonde y avait une villa royale) et Poitiers. Aussi le nombre de lieux que je connais, depuis que je suis curé, à revendiquer ce miracle, est assez conséquent… Cependant le texte que je vous ai lu ne date que du XIIIè siècle. C’est donc à l’échelle de Radegonde, un texte que l’on va dire moderne….

Ce qui va nous intéresser le plus, c’est cet autre texte que j’ai sorti de la vie de Radegonde par Baudonivie (moniale début du VII° siècle)

« Sainte fut sa vie ; toute aussi pure et pleine de douceur elle se montrait au regard. Il faut publier comment dame Radegonde, très sainte reine vit en vision celui qu’elle portait toujours dans sa pensée. Un an avant sa mort, elle eut la vision de la place qui lui était préparée. Elle vit venir à elle un jeune homme très richement vêtu, très beau, d’un âge presque juvénile, qui, du geste et de la parole, se montra caressant en parlant avec elle. Comme la sainte, jalouse de sa vertu, repoussait ses avances, il lui dit : ‘Pourquoi m’appelais-tu avec tant de larmes, enflammée de désir, pourquoi me cherchais-tu en gémissant, me réclamais-tu dans l’effusion de tes prières et te soumettais-tu pour moi à tant de tourments, moi qui suis toujours auprès de toi ? Toi, pierre précieuse, sache que tu es la première gemme de mon diadème’. Personne ne doute qu’elle n’ait été visitée par celui-là même auquel elle s’était donnée de tout son religieux amour de son vivant et qu’il ne lui ait révélé la gloire dont elle devait jouir. Mais ce fut très secrètement qu’elle décrivit cette vision à deux de ses fidèles déjà citées plus haut, en leur faisant promettre, avec de vives instances, de ne la faire connaître à qui que ce fut tant qu’elle serait en vie. »

Vous l’avez là sous les yeux. L’Eglise ne s’y trompe pas. Entre les témoignages anciens, celui que je viens de vous lire qui est d’une contemporaine de Radegonde et qui est celle qui a recueilli le témoignage et la légende du 13è siècle, les choses sont mises en ordre dans notre Eglise.

Dans ce témoignage de Radegonde vous avez peut être vu que dans cette visitation du Seigneur, elle commence par un mouvement de retrait . Oui parce qu’elle a peur de la séduction, de succomber, elle qui s’est consacrée à Dieu, de succomber car elle n’a pas reconnu dans le premier instant la présence du Christ lui-même qui vient la visiter. Et il faudra les mots de consolation du Christ qui lui dit « mais je suis Celui qui est avec toi depuis toujours, que tu pries, que tu suis, que tu écoutes ».

 

Il y a là pour nous quelque chose d’extrêmement réconfortant. Si Sainte-Radegonde est placée par notre église diocésaine, au « Panthéon » des saints, si elle est reconnue pour nous comme maitresse dans la Foi, il ne faut pas simplement faire son éloge, mais regarder ce que son histoire nous apprend pour notre propre chemin de Foi. Suivre Sainte Radegonde, c’est suivre d’abord le Christ à son exemple. Et là le réconfort nous vient de cette expérience même de Radegonde qui nous montre que l’on peut consacrer sa vie à Dieu et que pourtant la reconnaissance de sa présence ne va pas toujours de soi.

 

Il y a des moments où nous pouvons avoir peur. Il y a des moments où elle peut se dire c’est le malin qui s’est déguisé, je ne veux pas. Il faut le temps du discernement. Il faut retourner sans cesse aux sources de notre Foi pour accueillir la présence du Christ vrai.

Le texte ne dit pas la suite de la conversation que Radegonde a eu avec le Seigneur. Il y a des choses qu’il ne nous appartient pas de connaître et de savoir.

Et en même temps le texte va se prolonger en nous disant un des critères d’authenticité de cette expérience : c’est le critère de l’humilité. Radegonde ne se gonfle pas d’orgueil comme dirait Saint-Paul. Alors qu’elle fait l’expérience unique d’une rencontre avec le Seigneur, alors qu’elle vit une révélation extraordinaire lui disant «  tu es une …des plus précieuses pierre de ma couronne ». Elle ne se gonfle pas de cette expérience, elle ne s’étale pas sur cette expérience, elle ne revendique pas de supériorité spirituelle, elle ne revendique pas de sainteté particulière, elle partage avec quelques intimes dans la Foi cette expérience, en disant « vous n’en dites rien de mon vivant ». L’humilité de cette reine que nous pouvons voir dans ces récits, le récit de la Reine, moniale bénissant les pauvres ; l’humilité de la Reine qui confie son destin à plusieurs moments à un ermite ; l’humilité de la Reine qui se remet dans les mains de l’évêque Germain pour être couvert de la bénédiction de l’Eglise quant au pouvoir royal perverti par la violence ; l’humilité de la Reine qui s’en remet à la Croix, et qui devant l’évêque Fortunat se met à genoux recevant le signe de sa / la Passion.

En célébrant le miracle des avoines, si la légende nous met dans la joie, elle ne doit pas nous écarter de la teneur de la vie de Foi de Radegonde ; vie royale, reine de France, sa vrai royauté n’est pas terrestre, mais sa vrai royauté est dans la participation à la royauté du Christ.

Nous sommes tous et toutes appelés à participer à cette royauté christique. Puissions-nous solliciter ensemble aujourd’hui, le soutien, l’intercession de Radegonde pour cheminer avec le Christ, pour cheminer en Christ.

 

[1] Les lectures sont tirées du Propre du diocèse de Poitiers pour la fête de Sainte Radegonde (13 Août)
[2] Pour une présentation de tout l’édifice voir la fiche Parvis sur le Site du diocèse de Poitiers.
[3] Sous réserve que les vitraux n’aient pas changée de place au court des décennies passées et des travaux effectués. Aussi plusieurs sens de lecture peuvent être proposés. C’est une proposition qui ne relève pas d’une étude scientifique mais d’une lecture pastorale. Une lecture de gauche à droite semble assez intéressante en suivant la vêture de Radegonde, mais les biographies soulignent que Radegonde sollicite l’avis de Jean de Chinon avant sa fuite de Saix…..
[4] La majorité des vitraux dispose d’un cartouche donnant le titre de la scène.
[5] Un villageois m’a dit avoir vu la photo qui avait servi de modèle au Maître verrier.
[6] La Règle se saint Benoit date du milieu du VI° siècle. Le monastère est construit vers 561-562 avant la diffusion de la Règle de St Benoit dans toute la Gaule.
[7] Légèrement antérieure à la Règle de St Benoit, cette Règle n’est pas une « adaptation au féminin » des règles monacales antérieure, mais bien une rédaction d’un projet de vie cénobitique pour des femmes. C’est ce qui en fera son succès pendant plusieurs siècles.
[8] Une scène qui fait écho à « Saint François et les oiseaux » que le romantisme du XIX° siècle a largement popularisé ?
[9] Titre qui lui est donné dans certaine biographie. « Père des pauvres » est un titre traditionnel pour les évêques.
[10] Surtout que ce qui est assez troublant c’est la ressemblance de ce vitrail avec d’autres où nous voyons le Cardinal Pie qui consacrer la ville de Poitiers à Radegonde ou offrir des couronnes à la Vierge.
[11] Mathilde ALANIC, Contes d’entre-ciel-et-terre, 1945.

                          P. Jean-François BLOT, ofs, curé de la paroisse Ste Radegonde en Haut-Poitou.

A usage privé.

 

 

 

 

 

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