Successeurs des apôtres (?)

P. Yves-Marie Blanchard

1. Il est facile de dénoncer l’écart entre Jésus et l’Eglise : soit d’un point de vue idéaliste, au regard des faiblesses des chrétiens (« Jésus, oui ; l’Eglise, non ») ; soit d’un point de vue historique, compte tenu des grandes différences entre le milieu de Jésus (la Palestine rurale des années 30) et celui de la mission apostolique (les grandes cités du monde gréco-romain, dans les années 50-100).

2. Dans ces conditions, la qualité de « successeurs des apôtres », reconnue notamment aux évêques, mérite d’être considérée de près.
a) Jésus a certainement conçu le projet de rassembler le peuple de la nouvelle Alliance : le choix des Douze en est l’expression symbolique. D’autre part, la liberté de Jésus est évidente, à l’égard de toute barrière ethnique ou religieuse (même si l’essentiel de son ministère s’est exercé en milieu juif palestinien).
b) L’œuvre d’évangélisation qualifiant les apôtres (littéralement « envoyés ») engage un personnel beaucoup plus large que les seuls Douze. Beaucoup de disciples de Jésus ou de convertis ultérieurs (ex. Paul) sont à compter parmi les apôtres ou missionnaires de l’évangile.
c) A mesure que s’étend la mission, la poursuite de l’œuvre apostolique appelle la mise en place de responsables locaux en charge des communautés (ministères d’évêques, prêtres, diacres : la tripartition est attestée en Asie Mineure, dès le début du IIème siècle ; cf. Ignace d’Antioche).

3. De ce parcours historique, il ressort :
a) que les Douze sont d’abord les ancêtres de l’ensemble de l’Eglise en tant que peuple, même si les évêques leur doivent une part de leur ministère de référence à l’événement fondateur (la Pâque de Jésus) ;
b) que les ministres ordonnés s’inscrivent d’abord dans la continuité du ministère apostolique (dont Paul constitue une figure exemplaire) et qu’ils participent de la tâche pastorale exercée par le Christ unique Pasteur ;
c) que les Douze ne sont pas d’abord des acteurs historiques, renouvelables en tant que tels, mais exercent une fonction symbolique définitive : « juges des douze tribus d’Israël », ils désignent l’Eglise dans sa figure achevée (le Royaume).

4. Dès lors, il paraît profitable :
a) de distinguer des seuls Douze la totalité des Apôtres (cf. chez Paul l’importance du travail missionnaire en équipes composées d’hommes et de femmes) ;
b) de ne pas référer les conditions d’exercice du ministère apostolique au seul modèle des Douze, naturellement en position de « patriarches » ;
c) de bien identifier les horizons historiques successifs (Jésus-Douze-apôtres-prêtres-ordonnés) , non pour opposer mais pour mieux percevoir le processus de développement inhérent à l’Incarnation. Tel un corps inscrit dans le temps et l’espace, l’Eglise vit les étapes d’une croissance, diversifiée selon ses membres. Au regard de la foi, la présence agissante de l’Esprit Saint constitue le principe d’identité et le lieu d’unité d’un organisme aussi complexe.

(avril 2004)

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