Les Eglises peuvent-elles s’accorder sur les ministères ?

P. Yves-Marie Blanchard

1. Le choix des Douze atteste la volonté de Jésus de confier l’évangile (annonce du salut de Dieu en paroles et en actes) à une communauté de croyants, présentant la figure d’un peuple, avec ce que cela comporte de cohésion et d’universalité (symbolisme du nombre douze). Cependant, l’entourage de Jésus n’est pas limité aux Douze : beaucoup de disciples, hommes et femmes, suivent les pas de Jésus ; la mission elle-même n’est pas limitée aux Douze (envoi des 72 ; effusion de l’Esprit à la Pentecôte ; personnage de la Samaritaine ; etc.).

2. Du fait même de la mission confiée aux disciples (les Douze et beaucoup d’autres), la personnalité centrale de la première Église est celle de l’apôtre, littéralement « envoyé », exerçant un ministère itinérant de fondation et coordination des communautés locales, elles-mêmes appelées à se doter de « services » (ministères) assurant la continuité et la cohérence d’une vie communautaire éclairée par la présence du Ressuscité (prophètes et docteurs). Trois rôles complémentaires se dégagent peu à peu : l’épiscope (veilleur, surveillant) en charge de l’unité ; le collège des presbytres (anciens) associé à l’évêque ; et les diacres ou « serveurs » tant du repas que de la parole.

3. L’évolution de l’Occident latin, depuis les invasions barbares jusqu’à la fin du Moyen Âge, en passant par la centralisation carolingienne, entraîne, outre la disparition du diaconat, la politisation de la fonction épiscopale et la sacralisation du ministère presbytéral, posé en termes de « sacerdoce » au sens quasi païen du terme (gestion du sacré, fonction sacrificielle, pouvoir entretenu par l’idée de séparation). Ainsi en français, on ne perçoit plus la différence entre la fonction ministérielle des « presbytres » et la catégorie religieuse universelle de « prêtre », convenant aussi bien au judaïsme ancien qu’aux religions païennes.

4. La Réforme protestante constitue une réaction vigoureuse contre le cléricalisme et la sacralisation du ministère ordonné. Toutefois, en insistant sur le sacerdoce universel qualifiant tous les baptisés, Luther n’échappe pas à la problématique de son temps. Il en résulte un conflit binaire entre deux priorités : celle du sacerdoce commun (point de vue protestant), d’où découleraient les ministères ordonnés ; celle du sacerdoce (point de vue catholique), qui serait d’une autre nature que la condition baptismale reconnue à tous.

5. La recherche d’aujourd’hui tend à déplacer les termes du débat : plutôt que d’insister sur la notion de sacerdoce des ministres, aussi rare dans le Nouveau Testament que dans les textes de Vatican II, il convient de fonder le statut propre des ministres sur une théologie des charismes, c’est-à-dire les dons de l’Esprit donnant à chacun de servir, selon ses aptitudes et sa vocation propre, l’édification du corps tout entier, lui-même voué à la sanctification du monde. C’est bien à ce niveau qu’il demeure possible de parler du sacerdoce commun, remis à tous les baptisés au titre de leur incorporation au Christ seul Prêtre Médiateur. Il faut cependant éviter de donner au mot « sacerdoce » le sens religieux ordinaire. Comme l’affirme la Lettre aux Hébreux, le sacerdoce du Christ n’est pas du même ordre que celui du Grand Prêtre de Jérusalem, à plus forte raison celui des ministres du sacré en contexte païen.

6. La réflexion œcuménique sur les ministères ne fait donc que commencer. Au-delà d’arguments formels (ex. la succession épiscopale), légitimes en leur ordre mais insuffisants, il s’agit bien de redécouvrir ensemble le sens du ministère ordonné dans sa valeur propre : plus qu’une fonction déléguée, un don de Dieu à son Église, reconnu et célébré comme tel, y compris dans la dimension « ontologique » affectant l’être même du ministre « ordonné » (en dehors de la notion sociologique d’ordre, parfaitement déplacée au sein de l’Église corps du Christ).

(avril 2006)

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