Les Eglises chrétiennes sont-elles pleinement d’accord sur le baptême ?

P. Yves-Marie Blanchard

1. Les relations entre l’Église catholique et la Réforme historique ne sont pas affectées par la question du baptême. À ce sujet, il n’y a pas de désaccord substantiel entre les grands Réformateurs et le Concile de Trente : la théologie augustinienne du baptême, reprise par saint Thomas d’Aquin, est la propriété commune du christianisme occidental. Dans cette tradition, l’accent est mis sur l’incorporation à la personne du Christ, considéré comme l’auteur du baptême. Dès lors, les divergences confessionnelles n’affectent pas la commune « validité » du baptême : du moment que le Christ est l’auteur du baptême, il serait absurde de rebaptiser, pour peu que la « forme » ait été respectée (rite d’eau + confession de foi trinitaire pleinement « orthodoxe »). En revanche, « l’efficacité » du baptême (c’est-à-dire la capacité de porter des fruits en vue du salut) peut être tenue pour plus ou moins assurée, selon l’appartenance à telle ou telle Église.

2. Ce consensus historique n’est pas partagé par le protestantisme radical, notamment de tradition baptiste (ou ana-baptiste). Comme l’indique le préfixe grec « ana », la réitération du baptême s’impose chaque fois que celui-ci a été administré à des enfants, incapables d’assumer une libre et consciente profession de foi. L’accent est alors mis sur la « conversion » du sujet, adhérant à l’œuvre de salut accomplie par le Christ, au travers d’une confession de foi libre et responsable. La médiation de l’Église est minimisée : la profession de foi des fidèles ne peut compenser l’incapacité de l’enfant à s’engager lui-même. De plus, des divergences peuvent apparaître, relatives à la matérialité du sacrement (immersion, selon la tradition antique majoritaire ; effusion, à la façon occidentale, d’ailleurs non dépourvue d’attestations anciennes).

3. Des difficultés beaucoup plus complexes surgissent dans le cas des relations entre orthodoxes et catholiques (à plus forte raison, protestants). Alors que les catholiques n’ont aucune peine à reconnaître la pleine validité du baptême orthodoxe, ainsi que pour une large part son efficacité (modèle des Églises sœurs, canonisé à Vatican II), il n’est pas rare que des Latins, passés à l’orthodoxie, soient rebaptisés, au grand scandale des personnes engagées dans le dialogue œcuménique… En fait, il n’y a pas accord dans le monde orthodoxe : tandis que les Grecs maintiennent l’exigence du re-baptême des « dissidents », les Russes en dispensent généralement les « convertis », au nom du principe d’« économie », c’est-à-dire le bien-être spirituel de tous, dans un esprit de miséricorde, du moment qu’il n’y a pas de désaccord insurmontable au niveau de la foi.

4. Or, la position orthodoxe grecque n’est pas seulement l’effet d’une mauvaise volonté passagère ; elle s’enracine dans la plus ancienne tradition chrétienne et reproduit la position intransigeante de Cyprien de Carthage à l’époque des persécutions (réintégration des lapsi et schismatiques de tous bords). De plus, elle bénéficie d’une réelle cohérence théologique : l’accent est mis sur le don de l’Esprit Saint, qui non seulement sanctifie le baptisé mais l’agrège à la communauté des saints. Faute de pouvoir encore reconnaître aux Églises latines leur pleine validité (principe des Églises sœurs), les Grecs ne peuvent non plus accepter le baptême des « dissidents ». La position russe, plus accueillante dans les faits (« économie »), ne déroge pas sur le fond : la question n’est pas tant celle du baptême que de la reconnaissance réciproque des Églises, dans leur capacité à communiquer aux hommes les fruits du salut en Jésus Christ.

5. Les divergences, ainsi reconnues et vécues douloureusement, sont le fait d’une longue histoire, avec quantité d’implications culturelles et sociales : ainsi de la permanence du modèle byzantin, intégral et exclusif. Le dialogue œcuménique ne peut ignorer la force de l’enracinement historique, ainsi que les cohérences internes à chaque système. Sans quoi, on s’exposerait à de graves désillusions : en matière œcuménique, les bons sentiments ne suffisent pas…

(avril 2006)

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