Le péché originel : qu’est-ce à dire aujourd’hui ?

P. Yves-Marie Blanchard

1. A l’origine de la notion de « péché originel » figure une expérience incontournable : quoique créé à l’image de Dieu, l’homme n’est pas naturellement et simplement bon. Il présente toujours aussi des pulsions de mort, et souvent paraît y consentir dans des comportements d’égoïsme, de violence, bref de péché.
Comme le problème du mal dans son ensemble et, parallèlement, le scandale de la souffrance, l’ambiguïté radicale de l’être humain paraît intenable d’un point de vue simplement rationnel. D’où l’expression biblique, à travers le récit mythique, qui décrit une situation paradoxale et tente d’en cerner les contours, sans pour autant prétendre en démonter les mécanismes.

2. Les récits bibliques du péché « fondamental » sont pluriels. Non seulement le mythe d’Adam et Eve (la source du mal est dans la volonté de puissance d’une humanité tentée de se donner sa propre origine et sa propre fin, refusant l’altérité de Dieu) ; mais aussi le récit d’Abel et Caïn (la source du mal est dans la violence qui mène au meurtre du frère) et celui de Babel (la source du mal est dans la démesure, incarnée par les empires et leurs affirmations totalitaires).
De tels récits manifestent une incontestable sagesse, dans l’exposé des racines du mal. Ils constatent aussi une certaine relation entre le mal et la souffrance humaine. Ils imputent à l’homme une part de responsabilité, mais reconnaissent que le problème dépasse une explication rationnelle simple.

3. Le malheur veut que l’Occident chrétien ait progressivement perdu le sens du mythe, transposant en termes de temps et de cause ce qui ne voulait être qu’un constat : l’homme est toujours plus ou moins en situation de péché, de par l’exercice d’une irrépressible volonté de puissance.
De plus, l’expérience radicale du salut comme conversion a pu infléchir la pensée d’un saint Augustin (lui-même lecteur de Paul, et radicalisé par Luther, Pascal, etc.) du côté d’un pessimisme radical. L’homme paraît alors radicalement (« originellement ») mauvais : seule la grâce de Dieu (manifestée au baptême) ouvre l’homme à la vie. De par son dualisme, une telle vision, normalement positive (action de grâces de l’homme sauvé), peut aussi engendrer le pessimisme et la peur.

4. A l’inverse, la tradition orientale (depuis saint Irénée) est restée attachée à une vision globale du projet de Dieu. Dans cette perspective, la faute d’Adam est moins une cassure dramatique que le stade primitif d’une humanité appelée à la condition divine, au travers d’une histoire de salut procédant par étapes. Dès lors, l’incarnation (« humanisation ») du Fils est moins une revanche de Dieu, détruisant le mal à sa source, que la pleine manifestation d’une solidarité avec les hommes, progressivement révélée, à la mesure de la croissance spirituelle de l’humanité.
Vision grandiose et « optimiste » considérant l’ensemble de l’histoire selon la continuité du plan de Dieu. Mais peut-être aussi difficulté d’assumer la tension existentielle, familière à l’homme moderne et déjà exprimée par Paul.

Conclusion :
1. L’être humain est à la fois personnel et solidaire : tant l’expérience du péché que celle du salut doivent être pensées selon ces deux dimensions.
2. La dualité du mystère pascal (mort et résurrection) invite à penser « péché » et « salut » comme deux faces inséparables de l’expérience chrétienne.
3. Le réalisme de l’expérience et l’optimisme de la foi s’avèrent indissociables, l’homme n’ayant connaissance de son péché que pour autant qu’il est déjà pardonné.

(octobre 2004)

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