La messe est-elle un sacrifice ?

P. Yves-Marie Blanchard

1. Malgré des réticences modernes légitimes, pour une bonne part dues à une meilleure connaissance des religions traditionnelles, le vocabulaire sacrificiel paraît difficilement évitable pour parler de l’eucharistie. La principale raison tient aux paroles de Jésus : « ceci est mon corps livré pour vous ; ceci est mon sang versé pour vous », avec référence explicite au sacrifice d’alliance : « le sang de l’alliance nouvelle et éternelle, qui sera versé pour vous et pour la multitude ».

2. Mais il ne s’agit pas de n’importe quel sacrifice… L’allusion porte sur le don de la Loi à Moïse sur la montagne du Sinaï : l’initiative vient de Dieu et n’implique aucune manipulation de la part de l’homme. L’aspersion du sang sur le peuple (Exode 24, 8) vient seulement signifier l’adhésion à l’Alliance et l’engagement à vivre en peuple la fidélité aux commandements de Dieu. De même, la figure de l’agneau pascal, souvent évoquée pour l’eucharistie, évoque la communion du peuple de Dieu au processus de libération gratuitement accordé par Dieu. On est, de toutes façons, à l’opposé dune logique sacrificielle traditionnelle (où l’homme s’arroge un pouvoir sur Dieu par la seule destruction d’un bien lui appartenant : végétal ou animal).

3. De plus, le judaïsme ancien, notamment de mouvance pharisienne, prône le sacrifice spirituel, c’est-à-dire l’engagement de toute la vie dans une sanctification de tous les instants par la fidélité à la loi de Dieu et le don de sa personne aux autres. Dans cette optique, toute la vie de Jésus a valeur de sacrifice, jusqu’au don total à l’heure de la croix. D’ailleurs, les récits de multiplication des pains soulignent le rapprochement avec le dernier repas. L’existence humaine de Jésus est tout entière sacrificielle : le chrétien a vocation à suivre le Christ sur les chemins d’une vie donnée à Dieu dans le service des frères.

4. D’autre part, certains textes du Nouveau Testament (surtout la lettre aux Hébreux) font référence au rituel du Grand Pardon, effectué une fois par an pour signifier le pardon de Dieu répandu sur le peuple pécheur. Là encore, l’action est du côté de Dieu : l’homme ne fait que s’exposer à la sainteté de Dieu par la médiation symbolique du sang aspergé sur le propitiatoire (plaque d’or pur couvrant l’arche d’alliance). De plus, les textes précisent que, si le Christ accomplit une fois pour toutes le rituel, étant à la fois le grand prêtre et la victime, il est désormais impossible de pratiquer des sacrifices.

5. L’eucharistie est donc bien d’abord le repas de communion au Christ ressuscité, présent par sa parole et dans les « espèces » du pain et du vin consacrés. Mais le Christ n’est ressuscité que pour être d’abord le crucifié, dont la vie donnée par amour dénonce et retourne contre elle-même la logique humaine de violence et de sang. En ce sens, le repas du Seigneur actualise le sacrifice du Christ, c’est-à-dire ce don total par lequel Dieu manifeste son engagement définitif aux côtés de l’homme et sa pleine victoire sur toutes les forces du mal.

6. Il n’est donc pas interdit de parler de « sacrifice de la messe », à condition de préciser de quoi on parle… Les mots religieux traditionnels ne conviennent au christianisme qu’au prix d’une radicale conversion de leur signification. Tel est bien l’enjeu de la théologie comme herméneutique des énoncés de la foi chrétienne.

(novembre 2002)

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