Corps et sang du Christ

P. Yves-Marie Blanchard

1. Le pain, souvent accommodé de poisson séché ou grillé, constitue la nourriture de base des paysans et pêcheurs de Galilée au temps de Jésus. Le partage d’un tel aliment offert au plus grand nombre (récits de multiplication des pains) atteste la dimension universelle de la mission de Jésus (voir le prophète Élisée) et sa volonté de rassembler le peuple de la nouvelle Alliance (voir Moïse et le signe de la manne). De même, le Ressuscité manifeste sa présence et établit la communion avec ses disciples, par le geste symbolique du pain rompu et partagé (Emmaüs : Luc 24 ; repas au bord du lac : Jean 21).

2. La mémoire vivante du dernier repas de Jésus (paroles sur le pain et le vin, dans la tradition juive des repas de fête) sous-tend la pratique chrétienne du repas en mémorial, attesté dès la première génération chrétienne (1 Corinthiens 11) et confirmée par les récits évangéliques de Mt 26, Mc 14, Lc 22, ainsi que le discours johannique sur le pain de vie, au moins dans sa dernière partie (Jn 6,51-58). La référence à la dernière Cène est explicite (pain et vin, comme figures de la vie donnée jusqu’au bout : mystère pascal de mort et résurrection), mais n’exclut pas la continuité avec l’ensemble de la vie de Jésus (ainsi les récits de multiplication des pains font manifestement allusion au rite eucharistique).

3. Le partage du pain réalise et manifeste la « présence réelle » du Christ ressuscité, dans tout son être d’homme (litt. : son « corps », au sens de sa personnalité entière), désormais parvenu à la plénitude de Dieu, libre de toutes les contingences terrestres (espace – temps), vainqueur de toute forme de mort, en intime communion avec chaque disciple, au sein de l’unique corps ecclésial représenté par la communauté locale rassemblée au jour de la résurrection (dimanche).

4. Or, la résurrection de Jésus et sa vivante présence à la communauté des disciples procèdent de la croix. Elles ne sont pas le fruit d’une sorte de révélation désincarnée, mais la conséquence de l’acte absolu d’amour d’un Dieu livré à la violence des hommes et sans autre arme que sa capacité de se donner totalement et jusqu’au bout… La consommation du vin, traditionnellement associé au sang, atteste la présence du Christ, non seulement dans sa pleine réalité (pain – corps), mais dans le don de sa vie (vin versé – sang répandu), au côté des victimes et en opposition absolue aux  logiques de puissance et violence.

5. De plus, l’identification du vin et du sang rappelle la pointe du mystère pascal de Jésus : instauration d’une nouvelle Alliance, c’est-à-dire une solidarité définitive de Dieu et des hommes, autour des valeurs communes que constituent l’amour non violent et le don de soi, seuls vainqueurs de la mort et du mal. Dès lors, la croix de Jésus, actualisée dans toute eucharistie, accomplit et la figure pascale du salut comme libération (le sang de l’agneau sur le linteau et les montants des portes : Exode 12) et la figure du sacrifice d’alliance célébré au Sinaï (le sang des victimes aspergé sur le peuple par Moïse : Exode 24).

6. Corps et sang du Christ à travers les « espèces » du pain et du vin, l’eucharistie est le sacrement du mystère pascal dans toutes ses dimensions : non seulement la présence effective du Ressuscité, reconnue dans le geste du partage (pain – corps), mais aussi l’engagement onéreux du Crucifié, au nom d’un amour plus fort que toute violence (vin – sang). De ce fait, l’eucharistie constitue la célébration ordinaire du dimanche chrétien : quelle que soit l’élaboration du rite de l’Église, l’eucharistie se recommande du geste symbolique accompli par Jésus au cours de son dernier repas (pascal ou non).

(novembre 2002)

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