Baptisés en Christ (?)

P. Yves-Marie Blanchard

1. Dans la plupart des cultures, l’eau représente la limite extrême (la fin des terres) et peut donc symboliser la frontière entre le divin et l’humain, le sacré et le profane. Les rites d’eau constituent autant de rites de passage permettant, dans l’un et l’autre sens, la communication entre la condition humaine contingente et l’ineffable transcendance divine. A cela s’ajoute la valeur de purification, pour peu que l’homme soit conscient de sa finitude incompatible avec la réalité divine, voire de son péché en rupture de l’Alliance avec Dieu (perspective biblique).

2. Le judaïsme du temps de Jésus participe de la tradition religieuse universelle. Les rites d’eau y sont légion, dans une perspective avant tout rituelle : il s’agit moins de se purifier des péchés que de marquer la barrière symbolique entre le peuple de Dieu et la foule des païens, voire au sein même d’Israël la séparation entre les purs, fidèles aux obligations formelles de la loi, et le peuple des « pécheurs », mêlés aux païens et incapables d’assumer l’identité juive, par distinction du monde environnant. Dans certains groupes élitistes (Qumran), la frontière du pur et de l’impur traverse la communauté des fidèles et implique la multiplication des rites d’eau.

3. En contraste avec le système de pureté religieuse, les mouvements baptistes, situés aux marges du judaïsme palestinien, pratiquent le baptême (litt. plongeon), comme signe d’une conversion personnelle, par l’adhésion à un groupe charismatique, sous l’autorité d’un prophète, plus ou moins en rupture avec la société juive du temps. Il s’agit d’un passage unique à un monde nouveau, dans l’attente du Jour de Dieu et du jugement imminent. Associé à la traversée de l’eau, le retour au désert développe la symbolique du nouvel exode : naissance d’un nouveau peuple de Dieu, libéré par le passage de l’eau et éduqué par le séjour au désert.

4. D’un point de vue historique, il paraît assuré que Jésus a commencé sa carrière dans le milieu baptiste transjordanien. D’abord disciple de Jean le Baptiste, il aurait lui-même exercé quelque temps le ministère d’un prophète baptiste, avant d’adopter un mode de vie plus social, proche de celui des rabbis pharisiens. Désormais le Royaume de Dieu est annoncé au cœur du monde, au plus près des réalités quotidiennes. Mais Jésus reste fidèle à l’intuition baptiste : la sainteté n’est pas au prix d’une observation scrupuleuse de la loi, elle ne procède pas d’une séparation, mais s’adresse aux « pécheurs », pour peu que, s’en remettant à la Parole de Dieu, ils accueillent le salut comme un don et un pardon.

5. Jésus n’a donc pas « inventé » le baptême chrétien… Mais, très tôt après Pâques, les communautés se sont approprié la pratique baptismale, au point d’en faire le signe par excellence de l’identité chrétienne, y compris dans sa dimension missionnaire (Mt 28,19). Il revient à Paul le mérite d’avoir repensé le baptême à la lumière de Pâques : « plongeon » dans la mort du Christ (image remontant à Jésus lui-même), le baptême signifie du même coup la naissance à la vie de Dieu, la traversée de la mort, l’entrée dans la résurrection, l’accès à la condition de fils ou fille de Dieu, ressuscité avec le Christ (Ga 3,26-28 ; Rm 6,3-5). Dès lors, il a aussi valeur d’adhésion à la foi trinitaire : « Baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit » (Mt 28,19).

6. La généralisation précoce du baptême chrétien (clairement distingué des groupes baptistes, toujours actifs à la fin du Ier siècle) a quelque chose de surprenant. Sans doute s’explique-t-elle en rapport avec l’universalisme chrétien, incompatible avec la pratique juive de la circoncision. Peut-être bénéficie-t-elle aussi de pratiques juives, relatives à l’adhésion de non juifs (prosélytes), particulièrement des femmes. En tout cas, l’essentiel tient à sa réinterprétation pascale, inaugurée par Paul et constamment reprise dans la tradition chrétienne.

(novembre 2002)

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