Mademoiselle de Jonquières vu par Mgr Wintzer

Mademoiselle de Joncquières, d’Emmanuel Mouret

Il faut se réjouir que des cinéastes de notre temps osent proposer leur interprétation d’œuvres qui marquent l’histoire du cinéma. Il y a un peu plus d’un an c’était Nicolas Boukhrief avec La confession qui livrait sa lecture du roman de Béatrix Beck, Léon Morin, prêtre après celle que fit Jean-Pierre Melville au début des années 1960 ; aujourd’hui c’est Emmanuel Mouret qui, avec Mademoiselle de Joncquières traduit à l’écran un épisode rapporté par Denis Diderot dans Jacques le fataliste et son maître. Robert Bresson fit de même dans Les Dames du Bois de Boulogne il y a plus de soixante-dix ans.

Melville et Bresson, des références écrasantes pour les cinéastes d’aujourd’hui, qui, pourtant, ne s’en sortent pas si mal.

Emmanuel Mouret a répondu à une demande de son producteur qui souhaitait qu’il réalisât un « film en costumes ». On comprend qu’il choisît le XVIIIe siècle : ses précédents films, consacrés à l’amour et attentifs au langage le tournaient presque spontanément vers cette période, bien qu’il fut plus proche de Marivaux que de Choderlos de Laclos.


Du film d’Emmanuel Mouret il faut louer la beauté et la force de la langue, ce français si juste du XVIIIe siècle. Mais, dans ce film, à la suite du récit de Diderot, que de violence. Certes, c’est une violence élégante, parée de soie, de moire et de broquard, elle n’en est que plus cruelle. Sans doute que Mouret accentue avec quelque excès le contraste entre la joliesse du décor, le raffinement des costumes et la violence des pensées et des actes.

Dans son film, il n’entend pas livrer de « message », c’est le propos qu’il tint lors des quelques mots par lesquels il introduisit la projection de son film dans la salle où je me trouvais. Il reprit un mot d’Ettore Scola : le cinéma n’est pas fait pour délivrer un message, une morale, il entend poser des questions.

En effet, ce n’est pas la mise en scène ni le jeu des acteurs qui soulignent les turpitudes des personnages, ce sont leurs actes. Il faut rappeler que l’histoire est celle de la vengeance implacable d’une femme délaissée par son amant.

Le défi était grand pour l’actrice principale, Cécile de France : elle succède dans le rôle à Maria Casarès qui joua pour Robert Bresson. Or, Cécile de France est remarquable, il faut voir comment le changement imperceptible d’un trait de son visage exprime une évolution de ses sentiments.

Certes, il me semble qu’il demeurera difficile, sinon impossible, d’égaler Les Dames du Bois de Boulogne. La sécheresse de la mise en scène, le noir et blanc, la grande Maria Casarès… font de ce film un diamant noir. Bresson refuse tous les artifices et les joliesses (mot employé plus haut) présents dans le film de 2018.

Pourtant Bresson « renia » ce film, joué par de grands acteurs ; dans ses œuvres suivantes, il préféra épurer encore davantage son style n’utilisant que des acteurs non-professionnels et délaissant les décors pour le réel de la vie.


Au-delà de la comparaison entre deux œuvres, toujours facile et sans doute injuste, il faut souligner la « modernité » du l’histoire rapportée par Diderot. Et je reprends ici la définition qu’Emmanuel Mouret donna, lors de cette même séance, à la modernité : c’est ce qui demeure juste par-delà les époques. L’amour est bien le sentiment qui se livre avec le plus de force ; à cette mesure il explique les déconvenues et les souffrances nées des trahisons. L’attention à l’image de soi que l’on donne n’a rien perdu de sa pertinence, même si aujourd’hui ceci passe par les réseaux sociaux.

Mon propos invite à entrer dans une salle pour découvrir le film d’Emmanuel Mouret, il appelle aussi à acquérir le DVD des Dames du Bois de Boulogne. Ce film, restauré, sera en vente à la fin de ce mois de septembre.

A la vue de l’une et de l’autre de ces œuvres, on ne pourra nier qu’il existe une culture française, et celle-ci est avant tout portée par une langue.

+ Pascal Wintzer
Archevêque de Poitiers